
Il est tard. Annie est dans son lit et n’arrive pas à trouver le sommeil. Un coup d’œil sur le radio réveil lui indique que cela fait deux heures, deux longues heures, qu’elle s’est mise au lit.
Elle a tout essayé et a changé de position à maintes reprises, sur le ventre, sur le dos, sur le côté, mais le résultat est à chaque fois le même : Morphée se refuse à lui ouvrir les bras et
à l’accueillir.
Cependant, au-delà du fait qu’elle ne trouve pas le sommeil –ce qui n’est pas coutumier chez elle, ce qui l’inquiète le plus c’est qu’elle se sent très faible et qu’elle ressent une douleur dans tout le corps. Sa respiration se fait difficile et haletante. Aussi, elle essaie de songer à autre chose, elle tente de se remémorer des instants joyeux de sa vie qu’elle voit maintenant défiler devant ses yeux. Elle se sent alors prise par un sentiment étrange, comme par une sorte de culpabilité. La culpabilité de ne pas avoir donné à sa vie le sens qu’elle aurait du lui donner.
Aînée d’une fratrie de quatre, elle a grandi dans une famille modeste, dans une cité lambda de la région lyonnaise. Elle n’a connu son père que très peu et n’en garde aucun souvenir : volage, il s’en est allé vers d’autres horizons lorsqu’elle avait à peine cinq ans.
Sa mère a donc du trouver du travail pour subvenir aux besoins de la famille. Ce ne fut pas toujours très facile. Annie s’est ainsi vue confier la charge de ses frères et la responsabilité du foyer pendant que maman travaillait. Elle n’a pour ainsi dire pas eu d’enfance, elle a grandi trop vite.
Elle en a connu des fins de mois difficiles et, voyant sa pauvre mère passer d’un travail ingrat à un autre, elle s’est promis, très tôt, que cela ne lui arriverait pas une fois adulte, qu’elle ferait tout pour éviter cela. Cette expérience lui a forgé un caractère de battante, de femme prête à tout pour réussir et arriver à ses fins. C’est pourquoi, elle n’a jamais hésité à mettre en avant les atouts dont Dame Nature l’avait comblée. Elle ne se souvient pas que quelqu’un ait un jour résisté à ses charmes.
Maligne, elle a su échafauder des stratégies pour attirer des hommes importants dans ses filets et s’en servir à bon escient. Très jolie et manipulatrice, elle pouvait leur faire faire ce qu’elle voulait : se faire embaucher, avoir une promotion, se faire offrir de beaux cadeaux, etc. D’aucuns y verraient là une sorte de vengeance inconsciente dirigée contre son père, ce grand absent dans sa vie, coupable de tous ses malheurs.
Consciente que l’on acquiert ce l’on veut à la force du poignet, elle n’a jamais dans le sentiment et a souvent écrasé d’autres personnes en travers de son chemin pour arriver à ses fins. Elle ne s’est jamais liée à personne, ses relations avec les hommes n’étaient qu’éphémères et ne duraient que le temps dont elle en avait besoin. Les hommes, selon elle, sont traîtres et s’attacher à quelqu’un peut s’avérer être nuisible. Elle l’a vu avec sa mère qui a beaucoup souffert de s’être entichée d’un homme, beau parleur, qui lui avait promis monts et merveilles.
Aujourd’hui, seule, en plein milieu de la nuit, clouée dans son lit et ne trouvant pas le sommeil, elle regrette le mal qu’elle a fait autour d’elle. Elle regrette de s’être servie ainsi de toutes ces personnes qui auraient mérité plus de considération. Elle regrette de n’avoir porté aucune attention à leurs sentiments, à leurs désirs. Aussi, elle se promet que, dès demain, elle reprendra contact avec certaines d’entre elles –car elle sait qu’il est impossible de les retrouver toutes, ou alors il faudra du temps- pour leur demander pardon d’avoir agi de la sorte.
« Dès demain, c’est promis. » Et voilà qu’elle sent sa poitrine se libérer d’un énorme poids, comme si quelqu’un le lui ôtait. La voici soulagée. Sa respiration redevient lente et ses yeux suivent une lumière qui monte lentement au plafond. Elle ne les fermera pas. C’est sa mère qui le fera le lendemain matin lorsqu’elle entrera dans sa chambre.
