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En cette période de fêtes de fin d’année, Karine se montre plus sensible qu’à l’accoutumée à la situation et la détresse de son prochain. En effet, c’est un moment auquel tout le monde se prépare des mois à l’avance et dépense –presque sans compter- dans tous les domaines : alimentaire, vestimentaire, jouets, etc. « C’est fou ce que les gens peuvent dépenser. », a-t-elle dit à Bob, son mari. « C’est à croire que la crise n’existe pas. » Ce à quoi il lui a répondu : « C’est une sorte de parenthèse dans l’année où tous veulent faire plaisir et, surtout, se faire plaisir. »
Certains se plient volontiers à cette cérémonie d’échanges de cadeaux, d’autres le font par obligation y voyant là une mascarade de plus dans un monde qu’ils jugent de la plus haute hypocrisie. Mais ce qui a toujours laissé Karine admirative et à la fois stupéfaite c’est cette capacité qu’ont les parents à aller jusqu’à se priver de produits de première nécessité pour offrir à leurs enfants un Noël digne de ce nom. Ils veulent, à tout prix, leur offrir un cadeau et maintenir ainsi vivant le mythe du Père Noël qui vient, une fois par an, de sa contrée lointaine, récompenser les enfants qui ont su se montrer sages et méritants tout au long de l’année.
Pour ne pas être dans l’embarras face à ces enfants dont les yeux et tout le visage s’illuminent de joie à la simple vue des paquets cadeaux sous le sapin, ils vont même jusqu’à inventer des histoires pour excuser les maladresses et manquements d’un Père Noël sollicité de toutes parts. Aussi Karine a-t-elle entendu ce matin-même un enfant, d’environ six ans, demander :
- « Maman, pourquoi Papa Noël il m’a pas apporté la Playbox XP2613 ?
- Pourquoi ? Il te plaît pas ton cadeau, mon cœur ?
- Si, mais j’aurais mieux préféré la Playbox XP2613. Eh ben, Thomas, lui, le Père Noël il lui a amené. Et, en plus, on a écrit la même lettre.
- Ecoute, mon cœur… Je ne sais pas… Euh… Peut-être que tu n’as pas été assez sage.
- Non ! Même pas vrai ! Et pis Thomas, il fait plus de bêtises que moi d’abord. La maîtresse elle fait rien que le punir.
- Euh… Ou alors, les lutins du Père Noël n’en ont pas fabriqués suffisamment.
- Même pas vrai. Y’en avait hier au magasin quand on est partis acheter la bûche.
- Ecoute… Je ne sais pas moi… En attendant, joue avec le beau jouet que tu as reçu et peut-être que l’an prochain le Père Noël t’amènera la nouvelle Playbox X jesaipakoi.
- Bon, d’accord ! Mais c’est pas juste. »
En cette période, elle pense à ces enfants démunis qui n’ont pas la chance de recevoir un cadeau. Et à tous ceux dont la famille est loin ou qui n’en ont plus et pour qui les fêtes de fin d’année ne revêtent aucune signification.
L’an dernier, elle a appris que deus de ses voisins avaient passé les fêtes seuls. Visiblement, ils n’ont plus de famille et ne reçoivent aucune visite. C’est, en tous cas, ce qui se dit. Elle en avait parlé avec Bob et tous deux s’étaient promis que cette année ils partageraient leur joie avec eux.
C’est pourquoi, il y a trois jours, elle s’est rendue personnellement chez Patricia F., qui vit à deux pâtés de maisons. Son époux, lui, s’est chargé d’inviter Gérard M., que tout le monde dans le quartier appelle Gégé. Connaissant assez bien la psychologie humaine, qui, bien des fois, s’avère très complexe, ils ne leur ont pas proposé de partager le Réveillon de Noël mais celui de la Saint Sylvestre. Ils ont d’abord, tout naturellement, refusé l’invitation puis, devant l’insistance dont ont su faire preuve Bob et Karine –en cela ils se ressemblent beaucoup ; ils peuvent être très convaincants-, ils ont fait mine de réfléchir et ont fini par accepter l’invitation.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser, Karine n’en tire aucun orgueil. C’est plutôt un honneur pour elle de recevoir à sa table, un soir de fête, deux êtres solitaires qui pourraient, par leur simple présence, beaucoup lui apporter. Elle ne peut concevoir de se divertir et de s’amuser alors qu’à deux pas de chez elle des personnes broient du noir et en viennent à maudire le jour où ils sont venus au monde. Pour elle et les siens, ce sera beaucoup plus que partager un repas ; ce sera partager de l’amour à un moment symbolique qui est le passage d’un cycle à un autre.
Tel est l’esprit de Noël selon Karine.
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